Décousu

 

henner
adelinerapon.blogspot.com

 

Très chère amie,

Ce jour-là, j’avais passé toute la matinée à chialer et à écrire à un homme un long message qui disait en substance (mais en beaucoup mieux) « j’ai besoin de toi, je t’aime ». Ce message me semblait très juste, et très profond, et j’avais passé un temps fou à sa rédaction.
Deux bières plus tard, il m’a parut juste débile et pathétique, un ramassis de conneries. Comme quoi, on a parfois l’esprit plus lucide en étant légèrement ivre.

Il était 15h et j’ai pris le métro, l’esprit quelque peu embrumé, dans l’idée d’aller au musée Jean-Jacques Henner, que je ne connaissais pas.
Un accordéoniste édenté avait eu la bonne idée de se mettre à côté de moi pour faire chialer son instrument. J’ai chialé aussi, du coup -mais à l’intérieur de moi, parce que j’avais mis du mascara avant de partir. Il m’a regardée dans les yeux et m’a dit « bon courage ».

Dans la rue de Villiers, au coin de Malesherbes, un écriteau sur un arbre indiquait que quelques semaines auparavant un SDF de 54 ans avait trouvé là la mort.
Je ne le connaissais pas, mais tu avoueras que ça aussi, c’était chialant.
Paix à ton âme, Didier.

Le musée en lui-même -puisque c’est à ce propos que tu m‘as questionnée- est vraiment charmant. Il est situé dans un hôtel particulier et « charmant » est l’adjectif approprié. Parce que tout y est charmant, le patio, les escaliers, l’ameublement, l’agencement.
Au rez-de-chaussée, le jardin d’hiver représente un de mes plus chers fantasmes. S’il y a une petite scène de théâtre avec un piano, ce n’est plus un fantasme, c’est un rêve éveillé (oui, il y a).
Tu sais ce que c’est qu’un moucharabieh ? Moi je ne savais pas. C’était charmant aussi.

Dans l’atelier, des naïades se promenaient nues ici et là. Commande spéciale pour une salle à manger. L’idée me paraît saugre-nue. « Et si on mettait un grand tableau représentant des femmes nues, là, juste au-dessus du buffet ? Oh oui, carrément ! ». Ça me rappelle un opéra que je suis allée voir il y a quelques semaines à Garnier, Lear. Un homme s’est promené à poil durant toute une scène. Il n’avait aucun texte, aucun rôle, aucun rapport avec l’action. Il était juste là, entièrement nu. En fait « à poil » est incorrect, il était parfaitement épilé, tu peux me croire. Que veux-tu, très chère, c’est de l’Art, ça nous dépasse…
Au fond de l’atelier, je me suis regardée dans la grande psyché. J’avais l’air triste et dépressif. Mon maquillage avait coulé, comme si j’avais chialé (non, pourtant, pas depuis le matin). Les plumes colorées que j’avais accrochées à mon oreille ne trompaient personne, c’était évident.

Il y avait dans l’atmosphère -ou était-ce juste un reflet de mon esprit ?- une certaine dichotomie.
Henner n’avait jamais vécu dans cette demeure, et il me semblait que l’empreinte forte du lieu écrasait son œuvre.

Toutefois, dans une des salles du premier étage, une peinture m’a appelée. Une petite mignonne, avec un regard mutin. Il y avait un éclat particulier dans son visage… Elle me parlait. « T’en as pas fini, toi, là, avec ta mélancolie ?! ». J’ai eu envie de lui donner la main.
Mignonne, allons voir…

Musée national Jean-Jacques Henner, 43 avenue de Villiers, Paris 17e.

Etat d’esprit : Décousu
Action : Aller aux serres d’Auteuil
Vérité : « L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mais il y a quelques repères. Le chaos n’est plus qu’à quelques mètres. Faible succès, en vérité. » Michel Houellebecq
Émotif anonyme : Dubufe
Association d’idée : Hôtel de Camondo

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